Александр Бангерский (banguerski_alex) wrote,
Александр Бангерский
banguerski_alex

Писатель Владимир Сорокин о России и homo putinus

В России и шоферы такси, и чиновники, и политики, и интеллектуалы, каждый человек представляет собой литературный персонаж. У нас не существует различия между литературой и реальной жизнью. Эта страна - настоящее Эльдорадо для писателя. Во Франции романисты должны землю рыть в поисках персонажа. В России они лежат на поверхности. В нашей стране к русским писателям, от Толстого до Пастернака, относятся, как к богам. /.../
Я вырос в стране, где насилие будто разлито в воздухе. Наше общество было сформировано этим насилием. /.../ Вселенная СССР являлась театром абсурда. И мы до сих пор находимся в зале этого театра. /.../
Да, я одержим 'Homo sovieticus' и его последовательными мутациями, например, в 'Homo poutinus'. У меня, как гражданина России, есть одно единственное желание: покинуть эту страну. Но писатель во мне требует, чтобы я остался. /.../

Сегодня в России ведется много споров вокруг постулата о том, что во всех наших бедах виновато тлетворное влияние Запада. Многие интеллектуалы выступают за изоляцию страны, которая поможет спасти нашу национальную идентичность. Это нелепо. Мы уже были отрезаны от мира во времена Сталина, но, тем не менее, преклонялись перед идеологией, пришедшей с Запада - марксизмом. Русский человек не умеет жить днем настоящим. Он живет либо воспоминаниями, либо надеждой на светлое будущее. /.../ Российскую историю можно свести к постоянной борьбе государства против своего народа. Я живу в России, но Запад очень важен для меня. Если бы его не существовало, я не смог бы дышать. Да, я действительно ненавидел советский мир. А Запад нам позволял надеяться, что в один прекрасный день этот презренный мир рухнет.
/.../ писатель и государство в России никогда не смогут преодолеть свои разногласия. Путин сам является клоном былой эпохи. Он - человек из прошлого, из КГБ. При нем моя страна сделала большой шаг назад.

Без юмора жизнь в России стала бы невыносимой. Он, говоря словами Ницше, является последним прибежищем раба. В Советском Союзе интеллигенция смогла выжить лишь благодаря юмору, литературе и водке. Гоголь является непревзойденным мастером доведения смешного до абсурда. Наша трагедия и наша сила в том, что мы смогли научиться великому терпению. Мы умеем впадать в спячку, как медведи. Семьдесят лет советской власти породили 'Homo sovieticus', который все еще жив даже спустя поколение после краха коммунистического строя. Можно убить журналистку Анну Политковскую, преследовать грузин, линчевать африканских студентов - никто и бровью не поведет. Демократия в России - это экзотический цветок. Он распускается на нашей почве с большим трудом. Сегодня его лепестки снова закрыты.

Отсюда: http://www.inosmi.ru/stories/02/07/18/3106/233840.html

Это были выдержки из перевода, опубликованного в ИНОСМИ. А вот полный текст изложения высказываний Сорокина в "Нувель обсерватер":

Les débats de l'Obs
L'Homo poutinus
L’enfant terrible de la littérature russe, violemment attaqué par les Jeunesses poutiniennes, parle de son pays, de sa violence et de ses bouleversements

Un monde absurde
En Russie, des chauffeurs de taxi aux fonctionnaires, des politiciens aux intellectuels, chaque personne est un personnage littéraire. Chez nous, on ne fait pas de différence entre la littérature et la vie. Pour un écrivain, ce pays est un eldorado. En France, les romanciers doivent creuser la terre pour trouver un personnage. En Russie, ils sont à la surface. Nos écrivains, de Tolstoï à Pasternak, sont ici considérés comme des dieux. C'est pourquoi je me suis amusé dans ce roman, « le Lard bleu », à imaginer en 2068 des clones de Tolstoï, Tchekhov, Dostoïevski ou Platonov. C'est ma manière de me battre contre cette sacralisation russe de la littérature. En littérature, à la différence de la vie, je peux tout me permettre. Je m'interdis en revanche l'ennui et la vulgarité, cette fameuse pochlost dénoncée par Nabokov.
J'ai grandi dans un pays où la violence était comme diffusée dans l'air. Notre société a été structurée par la violence. « Le Lard bleu » est une tentative pour mettre le monde russe sens dessus dessous et l'observer avec un certain recul, comme s'il était un monde pour moi inattendu. L'univers soviétique a été un théâtre de l'absurde. Nous sommes jusqu'à aujourd'hui dans la salle de ce théâtre. J'essaie avec ce roman de voir cette salle depuis la scène. Oui, je suis obsédé par l'Homo sovieticus et ses mutations successives, notamment en Homo poutinus. En tant que citoyen, je n'ai qu'un désir : fuir ce pays. Mais l'écrivain que je suis demande de rester. L'écriture me permet de tenir à distance la réalité inacceptable.
Il y a beaucoup de débats aujourd'hui en Russie autour de l'idée que tous nos malheurs viendraient de l'influence néfaste de l'Occident. De nombreux intellectuels prônent l'isolement afin de sauver notre identité nationale. C'est absurde. A l'époque de Staline, nous étions déjà coupés du monde et pourtant nous adorions une pensée venue de l'Occident : le marxisme. L'homme russe ne sait pas vivre dans le présent. Soit il vit dans le souvenir, soit dans l'espoir d'un avenir radieux. C'est pourquoi mes livres se déroulent dans le futur. Dans mon dernier livre, non encore traduit en France, « la Journée d'un opritchnik », j'imagine en 2028 une Russie coupée du monde par un mur et livrée à la violence des services secrets. L'histoire russe se résume à une lutte permanente de l'Etat contre son peuple. Je vis en Russie, mais l'Occident est très important pour moi. S'il n'existait pas, je ne pourrais plus respirer. Oui, j'ai véritablement haï le monde soviétique. Pour nous, l'Occident, c'était l'espoir qu'un jour ce monde honni s'écroulerait.


Les poursuites
Je pratique beaucoup le clonage littéraire en intégrant les grands écrivains dans le corps du récit, en leur donnant la parole ou en écrivant à leur manière certains passages. N'importe quel écrivain rêve d'être Tolstoï l'espace d'un instant. Je m'offre ce plaisir. C'est comme avoir chez soi, accroché au mur, un portrait de Tolstoï. Mon grand-père, mon père, puis moi l'avons vu tous les jours. Grâce au clonage littéraire, le portrait se tourne vers vous et prend vie. La littérature russe n'est pas un musée. C'est un atelier vivant. Lorsque « le Lard bleu » est sorti, beaucoup d'internautes enthousiastes ont lancé sur mon site personnel un concours de clonage de textes d'écrivains russes. J'en ai été très heureux d'autant que mon livre était alors violemment attaqué par le mouvement des Jeunesses poutiniennes, qui l'accusait d'être « nuisible » et « pornographique ». Il y avait des manifestations dans la rue, puis j'ai été traîné en justice. J'avais la désagréable impression de me retrouver à l'intérieur de l'un de mes récits. Les poursuites ne se sont arrêtées qu'au bout d'un an, par un ordre tombé d'en haut. La Russie était, il est vrai, l'invitée d'honneur de la Foire du Livre de Francfort, et cette affaire aurait fait une très mauvaise publicité pour le régime. J'ai mesuré pendant cette année à quel point, en Russie, l'écrivain et le pouvoir ne seront jamais d'accord. Poutine est lui-même un clone de l'époque ancienne. C'est un homme du passé, du KGB. Avec lui, mon pays a fait un grand pas en arrière.

L'empire fantôme
Avant « le Lard bleu », pendant six ans je n'ai pu écrire une ligne. Durant la première moitié des années 1990, le pays se modifiait à grande vitesse, et sa langue aussi. La littérature ne parvenait pas à suivre ce changement. Ce n'est qu'en 1997 que j'ai pu enfin comprendre et écrire la langue de mon époque et imaginer le russe du futur. Savez-vous qu'en Sibérie, près de la frontière chinoise, il y a des journaux écrits phonétiquement en chinois mais avec des caractères cyrilliques ! Du chinois russifié sans idéogrammes que tout le monde comprend. Extraordinaire mutation d'une langue !
Sans l'humour, la vie en Russie serait irrespirable. Il est, comme dit Nietzsche, le dernier salut de l'esclave. En Union soviétique, l'intelligentsia n'a pu survivre que par l'humour, la littérature et la vodka. Gogol est le maître absolu de cet humour russe de l'absurde. Notre drame et notre force, c'est que nous avons appris à développer une grande patience. Comme les ours, nous savons hiberner. Nous sommes un peuple qui a un sens pathologique de la fatalité. Soixante-dix ans d'URSS ont modelé un Homo sovieticus qui perdure une génération après l'effondrement du communisme. On peut assassiner la journaliste Anna Politkovskaïa, traquer les Géorgiens, lyncher les étudiants africains, personne ne bronche. La démocratie est en Russie une fleur rare. Elle ne s'y épanouit qu'avec difficulté. Elle a aujourd'hui refermé ses pétales. L'espoir de l'écrivain est peut-être de la cloner. Le pouvoir actuel est obsédé par son empire perdu. Il ne peut admettre que la Lituanie ou la Géorgie soient devenues des Etats indépendants. Cela me rappelle ces gens qui souffrent toujours d'un membre dont ils ont été amputés. Cette « douleur impériale fantôme », comme on la nomme chez nous.
Il y a toujours des scènes gargantuesques de festins dans mes romans. J'adore Rabelais. Du temps de Staline, les festins nocturnes au Kremlin jouaient un rôle capital. C'était un tyran de grand style ! Il aimait gaver et saouler ses collaborateurs. Pour qu'ils avouent ce qu'ils voulaient cacher.

Les trois livres à emporter sur une île déserte
J'emporterais d'abord « les Mille et Une Nuits ». J'ai une passion pour les contes et légendes. « Guerre et paix » de Tolstoï, et bien sûr les OEuvres complètes de Rabelais. Sade est certes un écrivain puissant, mais je n'éprouverais aucun besoin de le relire sur une île déserte.


Né en 1955, Vladimir Sorokine vit à Moscou. Il a publié de nombreux romans traduits dans le monde entier dont « les Coeurs des quatre » (Gallimard, 1997) et « la Glace » (l'Olivier, 2005). « Le Lard bleu » vient de paraître chez l'Olivier.

Gilles Anquetil
Le Nouvel Observateur

Отсюда: http://hebdo.nouvelobs.com/p2213/articles/a338486.html
Tags: en français, Путин, Россия, Русские, Сорокин, национальная психология, национальный характер
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