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Александр Бангерский
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Макин и Федоровский дискутируют о Путине

(из "Фигаро-Магазин")

Makine-Fédorovski : Peut-on imaginer la Russie sans Poutine ?


Patrice de Méritiens
23/11/2007 | Mise à jour : 18:11 |
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Andreï Makine et Vladimir Fédorovski , les deux auteurs russes les plus lus en France. (Jean-Michel Turpin/ Le Figaro Magazine)
Andreï Makine et Vladimir Fédorovski , les deux auteurs russes les plus lus en France. (Jean-Michel Turpin/ Le Figaro Magazine)

«Avec Poutine, nous voici revenus à un soviétisme bas de gamme», juge Vladimir Fédorovski. «Il a stabilisé notre pays, c’est un acquis essentiel», lui répond Andreï Makine.

Le Figaro Magazine - Pour les législatives du 2 décembre, « Russie Unie », le parti de Vladimir Poutine, est crédité de 67 % d’intentions de vote, contre 17 % aux communistes, 6 % au « Parti libéral-démocrate » de Vladimir Jirinovski et 4 % à « Russie Juste », la gauche pro-Kremlin. Un véritable plébiscite pour le Président. Comment, dès lors, concevoir la Russie sans lui ?

Andreï Makine - Vladimir, à vous l’honneur...

Vladimir Fédorovski - Que Poutine soit populaire, je n’en disconviens pas, mais les sondages sont fortement exagérés, participant à un brouillage politique et médiatique où l’opposition réelle est écrasée. Les communistes et Jirinovski - lequel est proche du KGB - ne constituent qu’une vraie-fausse opposition en partenariat avec les services spéciaux. Imaginer une Russie sans Poutine est donc techniquement difficile. La Constitution lui interdisant de se représenter en mars, il a laissé entendre qu’il deviendrait Premier ministre. Depuis, il cultive l’ambiguïté, ce qui n’est guère surprenant. « Poutine restera influent », affirment ses proches : les législatives de décembre permettront de verrouiller son système...

Andreï Makine - Cher Vladimir, ne soyez pas trop personnaliste... Lorsque Eltsine est arrivé au pouvoir, on n’a vu qu’un grand ours, grossier, sympathique et buveur, dont les excès ont fait oublier l’oeuvre politique. Que Poutine soit un ex-colonel du KGB est un fait, mais ne saurait étayer votre analyse. George Bush père a lui-même dirigé la CIA... « Système Poutine », dites-vous ? Mais dans quelles conditions se trouvait-il, au moment de son accession à la présidence ? Exécrables ! On pourrait bien sûr imaginer un dirigeant plus « glamour », agissant moins abruptement vis-à-vis de l’Occident, faisant des clins d’oeil à la Gorbatchev. Tel n’est pas le cas. Au moins, on voit à qui l’on a affaire. L’homme ne cherche pas à séduire. Mais il y a une autre séduction : celle qu’il exerce sur le peuple russe. Alors, que fait-on ? On change de peuple, comme l’avaient décidé les bolcheviques ? 67 % de ces crétins russes, dites-vous, votent Poutine. On les fusille ? On les envoie au goulag ?

Vladimir Fédorovski - J’entends l’ironie, mais chaque peuple a besoin de débats contradictoires sur les questions essentielles, ce qui est loin d’être le cas. La période Gorbatchev-Eltsine avait symbolisé l’élan vers la liberté, or nous voici revenus à une sorte d’unanimisme, à un soviétisme bas de gamme. La nostalgie du stalinisme s’affiche avec une arrogante fierté.

Andreï Makine - Je ne suis pas fier de la période stalinienne, je la hais. Mais c’était aussi l’époque de Boulgakov, de Mandelstam...

Vladimir Fédorovski - Et de Pasternak...

Andreï Makine - Oui, si l’on n’oublie pas qu’il a traduit du géorgien en russe les poèmes de Staline ! Et quand Ossip Mandelstam a été mis en cause pour avoir écrit ses fameux distiques contre Staline, Pasternak s’est défaussé, affirmant ne pas être son ami. Il fallait dire : « Je lutterai jusqu’à ma dernière goutte de sang pour l’honneur de ce poète ! » Mais non. Il l’a trahi. Mandelstam est mort en 1938 en Sibérie. Laissons donc Pasternak. Evitons le mot fierté. Et revenons au manque de débat contradictoire que vous dénoncez. Comment expliquez-vous que la revue Novoïé Vrémia (Temps nouveau) publie à répétition des enquêtes au vitriol contre Vladimir Poutine - de vraies volées de bois vert, d’une violence inouïe, à la limite de l’insulte ?

Vladimir Fédorovski - On ne peut comparer ce journal aux nombreuses chaînes de télévision à la botte du pouvoir. Ce n’est pas à l’écran que l’on remettra en cause les intérêts bien compris de la Russie. Lorsque Poutine ose affirmer que l’Iran peut assurer la stabilité en Asie centrale, c’est une folie. Lorsqu’il organise des manoeuvres militaires conjointes avec les Chinois en Sibérie - où il y a plein de clandestins chinois -, j’estime que c’est une erreur.

Andreï Makine - Boutons les Chinois hors de notre chère Russie ! C’est cela ?

Vladimir Fédorovski - Chaque jour, la pression s’accentue. Des centaines de gens disparaissent. Certains se retrouvent dans des asiles psychiatriques. Excès de zèle de petits potentats locaux ? Le signal est en tout cas donné par le pouvoir, et aucun assassinat politique de cette récente période n’a été élucidé. On a trop tué, trop empoisonné... La situation est telle que, début novembre, le dernier président du KGB, Krioutchkov, a appelé, avec cinq autres anciens dirigeants, à la cessation de la guerre fratricide entre les services. Un clan de 20 à 30 personnes a pris le pouvoir, contrôlant tout, les médias comme le gaz ou le pétrole. Dans ce clan, une composante essentielle : la police secrète. Et ce sont les dirigeants mythiques qui demandent d’arrêter ces « excès ».

Andreï Makine - Qui serait contre le mouvement démocratique ? Sur ce plan, nous sommes d’accord. Maintenant, il faut voir dans quel cadre historique se situe la Russie. La France a connu l’Indochine et l’Algérie. Nous aurions pu avoir quinze guerres postcoloniales ! L’URSS les a évitées avec Gorbatchev et Eltsine, mais malheureusement pas la blessure tchétchène... Poutine a tenté de recoller le pays. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas un personnage monolithique, mais un être humain, tiraillé par les doutes. Un pragmatique qui navigue à vue. Mesurer notre balbutiante démocratie à l’aune de la démocratie française, forte de ses deux siècles, serait aussi ridicule que de comparer une voiture de Formule 1 à un vieux camion bringuebalant, et dont les pneus éclateraient tout le temps. L’économie russe, malgré son extraordinaire dynamisme, c’est un peu cela quand même. Le chemin sera long. J’imagine une période historique étendue sur deux ou trois générations.

Vladimir Fédorovski - Raison de plus pour que Poutine n’étouffe pas dans l’oeuf l’élan démocratique ! Notre exceptionnelle croissance économique est basée sur la conjoncture pétrolière et gazière, mais politiquement mal utilisée. En se servant de ses ressources comme d’un moyen de chantage, la Russie se retrouve désormais entourée de nations hostiles - ce qui tend à accréditer l’idée de « citadelle assiégée », chère à la propagande du pouvoir. Notre budget est grevé par le complexe militaro-industriel, alors que la véritable priorité est l’industrie et la modernisation technologique. Pour cela, il faut attirer les capitaux et les savoirs étrangers, ce qui implique une alliance avec l’Europe. Or ce n’est pas ainsi que cela se passe.

Andreï Makine - Le complexe militaro-industriel ? Les Américains ont doublé le budget du leur, et ils plantent leurs fusées sous le nez de Poutine, en Pologne notamment ! Pour quoi faire ? Entendre le grognement d’un ours déjà suffisamment atteint ? Mais ayez un peu de loyauté vis-à-vis de cet ours, sinon, il risque de vous rendre la pareille. Pourquoi le provoquer, l’aiguillonner sans cesse ? La bête est malade, laissez-lui le temps de la convalescence. Ce n’est pas même une question de politique ni de diplomatie, mais simplement une attitude chrétienne...

Vladimir Fédorovski - A la chute du communisme, il est clair que les Américains avaient fait le choix stupide de l’affaiblissement de la Russie. Aussi, quand vous dites que Poutine navigue à vue, c’est précisément cela que je lui reproche. Au lieu de réagir en se refermant, il faut une véritable vision, transcender les préventions et établir de véritables alliances. Poutine, c’est aussi le résultat de la nullité géopolitique occidentale.

Andreï Makine - Vous ne pouvez nier qu’il ait stabilisé notre pays. C’est un acquis essentiel...

Vladimir Fédorovski - Oui, mais son message actuel est celui-ci : le peuple russe a subi un terrible échec avec la fin de l’Union soviétique. Excusez-moi, Andreï, mais ce ne sont pas les Occidentaux qui ont tué la bête. C’est nous ! Et c’est une grande fierté. Si l’on pense que la fin du communisme est une catastrophe, alors Poutine a raison.

Andreï Makine - Le régime stalinien était criminel. Indéfendable. Ne perdons pas de temps à en discuter. Pour ce qui est de l’avenir - quoi que vous en disiez -, la décision reviendra au peuple russe.

Vladimir Fédorovski - Poutine n’a pas besoin d’être Premier ministre ; qu’il soit président du club national de bridge ou du club olympique suffira.

Andreï Makine - A vous entendre, même s’il était gardien de nuit, il demeurerait dangereux !

Vladimir Fédorovski - Pas forcément dangereux, mais le personnage clef du clan, assurément !

http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2007/11/23/01006-20071123ARTFIG00507-makine-fedorovski-peut-on-imaginer-la-russie-sans-poutine-.php

 

Tags: Путин, РФ, Франция
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