Александр Бангерский (banguerski_alex) wrote,
Александр Бангерский
banguerski_alex

Франция глазами социолога

А вот "Апрельские тезисы", в которых Мержье изложил суть своих взглядов:

Projet de texte pour le colloque FJJ/Nouvel Observateur

Alain Mergier

  1. Imprévisibilité

Impossible de comprendre ce qui est en train de se passer en France, sans se reporter à ce que furent les deux échéances électorales de 2002 et 2005. Deux séismes. Séismes au sens où, dans les deux cas, un événement électoral majeur est advenu sans avoir fait l’objet d’une prévision. Qu’est-ce qui est en cause ? Est-on bien certain que la présence de Jean Marie Le Pen au second tour des présidentielles et que le refus de la constitution européenne aient été si invraisemblables ? Lorsqu’un événement est imprévu, peut-on conclure à son imprévisibilité ou doit-on interroger l’expertise censée rendre compte des réalités sociales et de ses conséquences électorales ? C’est cette interrogation qui me semble être aujourd’hui au cœur de la question de la relation entre le peuple et l’élite et de la question du clivage gauche droite.

  1. Destitutions

Revenons dans un premier temps sur ce qui s’est passé en 2002 et 2005. Les études que nous avons menées sur l’un et l’autre scrutin ont fait apparaître L’expérience sociale des milieux populaires s’organise autour d’une double destitution :

A/ Les milieux populaires ont l’impression d’avoir perdu la main sur leur destin, et qu’ils sont engagés dans des processus sociaux qui ne sont plus que menaces. Ce phénomène qu’avec Philippe Guibert, nous avons désigné de descenseur social conduit à une première destitution, celle du sujet économique.

B/ La seconde destitution est en quelque sorte complémentaire de la première. L’expérience, douloureuse, de cette première destitution n’est pas représentée par les discours qui structurent le champ du politique, autrement dit par l’institution politique. S’il y a une crise de la représentation politique, elle se définit en ces termes : les mots, les catégories, les oppositions de valeurs qui organisent l’univers de la parole politique ne rendent plus compte de l’expérience sociale des milieux populaires. Cette expérience sociale ne peut plus compter, elle compte pour rien. La seconde destitution est celle du sujet politique.

Ce qui est en cause dans cette double destitution du sujet populaire, ce n’est pas tant qu’il y ait un haut et un bas dans la société, ce n’est pas tant qu’il y ait une opposition entre le peuple et les élites. Ce n’est pas l’éloignement des élites qui posent problème, c’est leur étrangeté. On peut être loin et se comprendre. Là on est loin et l’on est devenu étranger. Radicalement.

  1. Réaffirmation

Une si pathétique situation pouvait faire craindre une dépolitisation. Or celle-ci n’est pas dominante car s’est développée en milieu populaire une nouvelle compétence politique. Les grands rendez-vous démocratiques, on ne les boude pas, on les saisit comme des opportunités pour se réaffirmer comme sujet politique. Le mécanisme est simple : c’est en exprimant un refus que l’on s’affirme. C’est en s’opposant que l’on conquiert ou reconquiert un statut de sujet. Le sujet c’est celui qui s’oppose pour s’affirmer. L’expertise de l’élite ici encore méconnaît ce phénomène. Elle parle de vote sanction, de vote protestataire. C’est très réducteur car ce n’est retenir de ces votes que l’aspect négatif dont il est facile d’en réduire la portée. Alors que le caractère négatif n’est là que pour sa finalité positif de la réaffirmation du statut politique.

Ces mécanismes de réaffirmation politique constituent aujourd’hui un enjeu majeur des milieux populaires. La demande politique qui les soutient est celle de la reconnaissance : reconnaissance de l’expérience sociale, reconnaissance du statut d’acteur économique, reconnaissance statut de sujet politique.

4. Bifurcation

En 2002 et 2005, les milieux populaires ont fait une expérience politique nouvelle, celle de leur pouvoir de faire bifurquer l’histoire. De cette expérience que la répétition confirme, est née une conscience des milieux populaires, non pas une nouvelle conscience de classe, mais la conscience d’un pouvoir d’impact sur l’opinion. Une conscience d’opinion qui intègre le fonctionnement de l’opinion publique et de ses dispositifs : événements, médias, sondages. Avec 2002 et 2005, les milieux populaires retrouvent une voie d’accès au pouvoir politique.

5. Nouvelle étape de la vie démocratique

Nous devons faire l’hypothèse que ces deux dates inaugurent une nouvelle étape de la vie démocratique française : un nouveau rapport entre opinion et démocratie dont l’expertise de l’élite, encore elle, tache déjà d’escamoter la nouveauté en évoquant les horreurs de la démocratie d’opinion.

Deux candidats, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, ont manifestement pris acte des séismes de 2002 et 2005 et de ce qui se trame de nouveau dans les rapports entre démocratie et opinion. Ils en ont tiré les conséquences et développent leur campagne en constituant le vote des milieux populaires comme un enjeu central des élections.

Ce parti pris mène nécessairement à une transformation radicale de la parole politique. Ainsi, Ségolène Royal a du faire un certain nombre d’opérations visant à proposer un corps de concepts pertinents permettant de reconnaître et donc de représenter politiquement l’expérience sociale des milieux populaires. Impossible de ne pas considérer la vie quotidienne comme un enjeu politique central, impossible de méconnaître le poids l’insécurité, de la délinquance, de la précarisation, de la carence d’autorité à l’école... Nous nous trouvons alors devant un véritable paradoxe : ce qui a permis au milieu populaire de mieux se reconnaître dans l’offre politique, est en même temps ce qui a brouillé les repères entre la droite et la gauche. Dans les études que nous menons, nous constatons que la diversité des situations qui résultent de ce paradoxe est descriptible en termes de degré de complexité.

6. Interpellation et indécision

Le fait de se sentir l’objet d’une attention soutenue par les candidats des deux grands partis politiques français, produit dans les milieux populaires une situation à la fois nouvelle et complexe. Les processus de choix se répartissent sur deux niveaux.

Le premier niveau relève d’un choix sur la nature du vote : je vote pour réaffirmer mon statut de sujet politique, ou bien je vote en tant que sujet politique. Si j’opte pour ce type de vote, je me trouve confronté à un deuxième niveau de choix qui oppose les offres politiques en concurrence. Situation complexe et que les brouillages nécessaires des repères et des clivages ne permettent pas de simplifier. L’indécision caractéristique de la période de pré-campagne n’est pas le signe d’un manque d’intérêt. Elle est bien au contraire ce qui résulte d’une forte implication.

7. Malaise de l’expertise

La perturbation des repères et clivages traditionnels entre droite et gauche se fait ressentir plus durement dans les classes moyennes supérieures et plus particulièrement dans les milieux intellectuels. Pour aller vite, nous dirons que la déstabilisation est particulièrement forte chez les socio-démocrates. Par quoi est-elle perturbée ? Manifestement par la remise en cause de ce qui les constituent dans leur identité politique : l’expertise au nom de quoi s’exprime cette population. Mais cette expertise en quoi consiste-t-elle ? Elle est constituée d’un ensemble de connaissances : économiques, entrepreneuriales, techniques, juridiques, politiques… Mais c’est aussi des modalités d’application de ces savoirs qui supposent une distribution des places très précise : il y la place de l’expert et, en face, la place…de l’expertisé. C’est en ce point que le problème se pose. La situation créée par le centrage de la campagne sur les milieux populaires a renversé cet ordre de l’expertise. Marquée par ce grand désordre, la situation de ces électeurs se complexifie aussi…

8. Simplifiez-vous la vie

Or dans les situations complexes, une offre qui permet, à moindre coût de résoudre les contradictions peut emporter le morceau. On verra la nature du morceau. Cette offre c’est François Bayrou qui la porte. Que dit-il aux classes moyennes supérieures ? La complexité de la situation de choix dans laquelle vous vous trouvez, démontre que l’opposition gauche droite dans laquelle vous vous situez n’est plus pertinente. La campagne s’est engagée dans la confrontation de deux candidats qui n’ont cessé de brouiller les pistes. La situation est telle que vous n’arrivez plus à vous repérer. Et bien moi, je suis celui qui va réduire d’un coup, d’un seul, la complexité dans laquelle vous êtes enfermés. L’offre de François Bayrou rend service, elle est une offre de simplification. Elle soulage. Mais attention, cette simplification ne fonctionne qu’en évacuant les questions, démocratiquement centrales, posées par l’irruption des milieux populaires comme enjeu politique de la campagne.

9. Peuple/élite, gauche/droite

De ces processus dont nous avons ébauché la description, que résulte-t-il en termes de clivage ?

Une figure assez inattendue de double clivage.

Nous l’avons souligné, le centrage sur les milieux populaires force à une réorganisation du discours politique. Les milieux qui sont les plus en phase avec cette reconfiguration sont manifestement les milieux populaires. Chez eux nous voyons que des notions comme la sécurité, la fermeté envers la délinquance, le refus de l’assistanat, l’identité nationale, la valeur travail, sont des thèmes centraux mais qui n’opposent pas la gauche et la droite. Peut-on déduire alors que la distinction gauche droite n’est plus clivante ? Non, certainement pas. Il faudrait même dire que l’opposition gauche droite redevient importante à partir du moment où sont reconnus important, à gauche comme à droite, les thèmes qui rendent compte de l’expérience sociale des milieux populaires. Le clivage ne passe plus entre ces thèmes mais dans leur traitement. Le problème n’est plus de savoir si la sécurité est de gauche ou de droite, mais de comprendre comment cette question est traitée : la fermeté face à un délinquant vise-t-elle à le remettre dans le droit chemin, ou bien sert-elle à le mettre hors d’état de nuire ? Traitement de gauche ou traitement de droite ? En fin de compte, les analyses des attitudes des milieux populaires montrent qu’ils sont aujourd’hui en position d’intégrer ces nouvelles donnes politiques et à remettre en cause leurs catégories et leurs propres préférences.

Il en va autrement avec les classes moyennes supérieures : récalcitrant aux changements de fonctionnement politiques, ils se crispent face à l’irruption des milieux populaires dans le champ du politique. Ils se cramponnent à leurs conceptions de la relation politique et du rapport à l’expertise.

On peut faire l’hypothèse, que les milieux populaires constituent aujourd’hui la population la plus porteuse de changement politique, alors que l’élite parait la plus fermée. Les clivages peuvent de ce point de vue s’exprimer de la façon suivante : le clivage principal oppose les milieux populaires à « l’expertise élitiste ». Le second clivage se redessine aujourd’hui entre droite et gauche, sous l’impulsion des milieux populaires, dans la redéfinition des valeurs au nom desquelles sont abordées les réalités de l’expérience sociale.


Tags: en français, Франция, социология
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